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mercredi, 30 mai 2018 06:00

Salim Nafti, professeur, chef de service pneumologie au CHU Mustapha-Pacha* : «Le tabagisme chez les adolescents est inquiétant»

Écrit par AZIZ.LARECHE
Reporters : Demain, le monde célèbre la Journée internationale de la lutte antitabac. Quel est l’état des lieux chiffré du tabagisme en Algérie ?

Le Pr Salim Nafti : En Algérie, ils sont 30 à 35 % de la population masculine de plus de 15 ans à fumer régulièrement et quotidiennement. Chez les femmes adultes, elles sont 9%. Pour ce qui est des mineurs, une ancienne étude que nous avons menée dans le milieu scolaire a fait ressortir, pour le cycle primaire, que 2 à 7% d’enfants fument quotidiennement de 1 à 5 cigarettes. Dans le cycle suivant, c’est-à-dire le moyen, ils étaient entre 8 et 12 % à fumer quotidiennement, parfois jusqu’à 10 cigarettes par jour. Au lycée, 24% des lycéens fument quotidiennement entre 10 et 20 cigarettes, parmi lesquels 60% sont des filles.

Des chiffres inquiétants ?
Moi, ce qui m’inquiète au plus haut niveau, ce sont les enfants fumeurs. Plus vous commencez à fumer tôt, plus les risques s’accentuent. Ces gens-là risquent de ne pas vivre au-delà de la cinquantaine. Généralement, l’âge de début du tabagisme en Algérie se situe entre 14 et 16 ans alors qu’il y a des fumeurs qui s’y sont mis depuis le primaire.

Comment expliquer qu’un enfant devienne fumeur ?
C’est d’abord son environnement. Mais sachez que la cigarette est le produit qui n’a jamais connu de pénurie dans notre pays. C’est le produit qui est le plus disponible sur tout le territoire national. De plus, vous avez des cigarettes très bon marché qu’on peut même acheter à l’unité. La cigarette est à la portée de ceux qui ont une petite bourse. Pour en revenir à l’environnement de l’enfant, vous avez, par exemple, des vendeurs de cigarettes devant des établissements scolaires. Pourtant, ni les directeurs d’école ni le policier ne lèvent le petit doigt.

Qu’en est-il du phénomène du mimétisme ? Un fumeur adulte peut-il jouer un rôle négatif dans ce sens ?
Bien sûr, et c’est d’autant plus vrai à l’école. Quand vous avez un enseignant qui fume devant ses élèves, cela est un facteur négatif du moment qu’il est lui-même censé être un modèle pour cet enfant. De plus, il faut dire aussi qu’il y a un arrêté interministériel qui implique le ministère de l’Education et celui de la Santé, qui stipule que la commercialisation du tabac à moins de 300 mètres d’un établissement scolaire est interdite. Nous avons justement fait cette enquête cinq ans après la promulgation de cet arrêté interministériel. Période durant laquelle nous avons constaté les dégâts. Nous avons vu des enseignants fumer dans la cour devant les élèves. En dehors de l’école, il y a les médias. Quand on vous montre un grand acteur de cinéma une cigarette à la bouche, cela ne passe pas inaperçu. Toutefois, sur le plan réglementaire, il est vrai qu’il y a des choses qui ont été faites, comme, par exemple, l’interdiction de la publicité en faveur des cigarettes dans les stades. Mais le danger persiste.

A votre avis, qu’est-ce qui est primordial de faire pour limiter le tabagisme ?
Pour le limiter, je dirais d’abord qu’il ne faut pas l’interdire, mais plutôt le rendre inaccessible, notamment en augmentant son prix. Par exemple, il faut doubler les prix actuels. D’ailleurs, l’un des obstacles dans la lutte contre le tabagisme, c’est le prix sur lequel nous avons peu d’emprise tant il est vrai que la population de fumeurs, en majorité, est issue de milieux modestes, défavorisés ou au pouvoir d’achat limité. En deuxième lieu, l’interdiction de fumer dans les lieux publics tels que les cafés, les restaurants, les transports et les écoles. Ces mesures antitabac sont établies pour empêcher les fumeurs de fumer, mais c’est surtout pour protéger les non-fumeurs. En France, ils sont arrivés, il y a deux ans, à interdire les cigarettes au niveau des plages. En troisième lieu, il faut sanctionner lorsqu’un fumeur ne respecte pas une interdiction de fumer dans un lieu public.

Qu’en est-il des maladies que le tabagisme peut causer, d’autant plus que les spécialistes parlent beaucoup de cancer ?
A vrai dire, il existe 25 maladies provoquées par le tabagisme. A commencer par les maladies liées à l’activité cardiovasculaire, où 60 à 70% des fumeurs ont des problèmes cardiaques, parfois très graves. Il faut retenir aussi que 90% des infarctus du myocarde en Algérie sont dénombrés chez des fumeurs. Les vaisseaux sont très sensibles au monoxyde de carbone, premier composant produit par le tabac. Cette composante attaque les vaisseaux qui se bouchent par la suite. La deuxième maladie est liée aux poumons, comme la bronchite chronique et les insuffisances respiratoires, ainsi que le cancer. Pour ce qui est du cancer des poumons, il reste le premier cancer chez l’homme dans le monde alors que sur le plan naturel, le premier cancer chez l’homme doit être celui de la prostate. Vous avez aussi les cancers de la gorge, la langue, la bouche, les lèvres et les joues. Là où passe le goudron de la cigarette, il y a une agression sur l’organe. On peut aussi citer le cancer de la vessie parce que toute la nicotine est éliminée par voie urinaire. Il y a aussi les accidents cérébraux, ou ce qu’on appelle les AVC, ce sont des maladies qui sont totalement handicapantes du moment où toutes les fonctions sont atteintes et, rares sont les personnes qui puissent récupérer. Chez les femmes, vous avez le cancer de l’utérus en plus de problèmes gynécologiques.
Les femmes qui fument ont plus de risque de rencontrer de graves problèmes, et c’est pire si elles sont enceintes. Elles risquent des avortements, en plus de malformations sur leurs bébés. Il s’est avéré aussi que chez les femmes qui fument, la cigarette affecte le cerveaux des bébés en formation, ce qui fait que ces derniers finissent par avoir des cellules réceptrices de la nicotine avant même leur naissance, ce qui fera d’eux des personnes plus faciles à devenir accros à la cigarette.

Il y a combien de décès liés au tabagisme en Algérie ?
En 1995, nous avons dénombré 15 000 décès par an, toutes maladies confondues, alors qu’en 2015, nous en avons dénombré 26 000. L’augmentation est d’environ 60% en l’espace de 20 ans. Si on reste avec ces prix bas des cigarettes et cette absence d’interdictions, le nombre de décès va augmenter. Ceux qui meurent aujourd’hui, ce ne sont pas ceux qui fumaient hier, ce sont ceux qui fument depuis 10 ou 15 ans.

La qualité de la cigarette peut-elle jouer un rôle dans le déclenchement des maladies liées au tabac ?
Bien sûr. Il existe aujourd’hui des normes pour les cigarettes sur le plan international. Il y a des laboratoires spécialisés dans la qualité du tabac. Il y a d’abord le tabac lui-même, il y a des plantes plus toxiques que d’autres et donc il y a des méthodes de culture qui sont spécifiques, comme par exemple l’interdiction de l’utilisation d’engrais et de produits chimiques. Lorsque le tabac est récolté, il est ensuite séché puis traité parce que c’est une plante qui peut se dégrader.

Peut-on pour autant considérer une cigarette de qualité moins nocive ?
Non, au contraire. Elle reste très toxique et les fabricants ne donnent pas la composition de leurs produits. Je vous dirais aussi que, globalement, il y a 4 000 produits toxiques qui sont identifiés dans la fumée de cigarette alors que plus de la moitié est cancérigène. Aussi, vous avez beau mettre un filtre pour une cigarette ou du tabac à pipe, la fumée passera et le seul filtre reste le poumon.

Dans quelle mesure les gens qui veulent arrêter de fumer peuvent-ils être pris en charge ?
En 2001, j’ai ouvert le centre de consultation antitabac au niveau du service pneumologie de l’hôpital Mustapha. Aider quelqu’un à arrêter de fumer alors qu’il a commencé à le faire depuis 15 ou 20 ans n’est pas une chose qui se fait en quelques jours, ça demande des mois et des mois. Il y a d’abord la consultation puis un suivi qui peut durer jusqu’à 6 mois au minimum.

Existe-t-il un facteur psychique que vous prenez en considération ?
Oui, mais c’est le médecin tabacologue qui se charge de cet aspect, et il n’y a pas lieu de solliciter un psychologue. C’est le médecin lui-même qui se forme pour ce volet. Si vous voulez aider quelqu’un à arrêter de fumer, il faut choisir le bon moment pour le faire. Si quelqu’un va se marier, par exemple, le meilleur cadeau qu’il peut faire à sa femme est d’arrêter de fumer, compte tenu de l’impact du tabagisme sur la santé d’éventuels bébés. Il est plus judicieux de demander à quelqu’un d’arrêter de fumer quand il trouve un travail que de le faire au moment où il l’a perdu, par exemple. C’est pour vous dire que l’environnement psychologique du fumeur est très important, d’où l’importance de bien choisir le moment pour demander à une personne d’arrêter de fumer.

Sont-ils nombreux à vouloir arrêter de fumer ?
Le jour où j’ai ouvert le service de consultation anti-tabac, j’ai reçu énormément de personnes qui voulaient arrêter. Elles sont venues de pratiquement toutes les wilayas pour s’informer sur la manière qui peut les aider à y parvenir.

Existe-t-il des techniques permettant d’aider à arrêter de fumer ?
Vous ne pouvez pas diagnostiquer les choses dès le début, il faut d’abord calculer la dépendance qui implique de savoir combien la personne fume par jour. Il y a un questionnaire qui a été mis en œuvre par un chercheur suédois, on l’utilise pour nous dire à quel point la personne est dépendante. Cette dépendance varie entre une personne et une autre, certaines personnes commencent à fumer une fois réveillées le matin alors qu’elles sont toujours au lit. Pour un cas pareil, on ne peut pas penser à l’utilisation d’un patch qui est généralement utilisé pour les gens moyennement dépendants. Il fut un temps ou l’agence française de la sécurité alimentaire et des médicaments a mis en surveillance 18 médicaments pour des effets négatifs susceptibles puis, il y a eu le retrait de pilules d’aide au sevrage tabagique du marché algérien. Je suis allé au ministère de la Santé et je leurs ai mentionné que le retrait d’un tel ou tel produit se fait sur injonction des experts. Ces produits ont été arrêtés en 2009 mais ils sont toujours sollicités chez les accros qui peuvent en avoir à travers le marché parallèle. Pour les patchs, ils étaient vendus mais les pharmaciens ne les commercialisent plus, ils disent que ces produits ne sont pas prescrits par les médecins. Cela démontre que les médecins n’ont pas la formation nécessaire pour ce qui est du volet antitabac. Dans des pays européens, on peut acheter ces produits sur les comptoirs des pharmaciens qui sont eux-mêmes formés pour l’utilisation de ces produits qui restent inoffensifs. Pour ce qui est du volet formation, il y a des efforts qui se font, moi-même je forme 60 médecins par an dans le domaine du tabagisme et ce, à travers le territoire national. Ces médecins sont réunis à l’Institut national de la santé publique (INSP) à Alger, et j’ai formé une dizaine de promotions jusqu’à maintenant. Mais il faut dire que le pharmacien dans notre pays n’a toujours pas cette culture de proposer des patchs antitabac. Ce volet de formation reste néanmoins très important et auquel il faut donner tous les moyens, d’autant plus que l’Algérie a signé, en 2003, la convention – cadre de l’OMS pour la lutte antitabac qui stipule qu’il faut mettre tous les moyens nécessaires dans ce sillage.

Qu’en est-il de quelques recettes «miracles», comme faire du sport, boire du lait ou du gingembre. Qu’en pense la médecine sur ce plan ?
Ce sont des pratiques qui n’ont pas de résultats dans la mesure où la personne continue de fumer. Pour le sport, il peut, par exemple, élargir les veines ainsi que d’autres résultats bénéfiques quand il est bien fait, mais si vous faites deux heures de sport et puis vous êtes installé devant votre télévision et vous fumez 5 cigarettes, cela décimera tout ce que vous avez fait. Comme vous le constatez, arrêter de fumer peut éviter 25 maladies alors qu’aucun médicament ne peut le faire vraiment.

Est-ce qu’il y a une période de risque après avoir arrêté de fumer ?
Il y a toujours une période de risque. Tout à l’heure, je vous ai dit qu’une maman qui fume transmet de la nicotine dans le cerveau de son bébé, cette nicotine va sélectionner des cellules qui vont se spécialiser et qui ne vont fonctionner qu’avec la nicotine. Pour celui qui fume une cigarette après une autre, il y a quand même un fait marquant. Même si le non-fumeur n’a pas, au début, de nicotine dans le sang, son taux monte dès qu’on commence à fumer et les cellules deviennent submergées, avec le temps, par cette matière toxique. Il y aura toujours une barre à partir de laquelle la cellule va demander de la nicotine. Même si on arrête la cigarette, cette cellule est toujours là, elle dort mais elle ne disparaît pas et c’est à cause de ce fait que les gens qui arrêtent de fumer vont rechuter. Dans un cas pareil, l’envie de fumer va devenir encore plus importante, les cellules qui dorment et qui se réveillent deviennent plus excitées qu’avant. L’objectif de la lutte antitabac est que la personne arrête de fumer mais pour qu’on puisse dire que quelqu’un est un ancien fumeur, il faut d’abord qu’il s’abstienne de le faire pendant au moins 6 mois. Chaque année, il y a 1,5 million de personnes qui meurent dans le monde à cause du tabagisme. Quelle est la guerre, quelle est le conflit ou quelle est la catastrophe naturelle qui tue un tel nombre d’individus par an ? Il n’y en a pas.

* Le professeur Nafti quitte ses fonctions demain jeudi.

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