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mercredi, 17 octobre 2018 06:00

Paul-Emmanuel Babin, historien et enseignant-chercheur : «Le 17 octobre 1961 n’était qu’un point saillant d’une répression systématique»

Écrit par Nazim Brahimi
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Parler uniquement du 17 octobre1961 et de Maurice Papon n’a pas de sens, car il ne s’agit que d’un point saillant de la répression systématique.

C’est ce que nous invite à comprendre, dans cet entretien, Paul-Emmanuel Babin, qui est doctorant chercheur du Centre d’histoire judiciaire (CJH), sous la direction de F. Renucci. Il est aussi enseignant pour les masters de droit privé et d’histoire du droit à l’université de droit de Lille (France). Entretien.


Reporters : L’Etat français ne reconnaît toujours pas sa responsabilité dans le massacre du 17 octobre 1961. Cinquante-sept ans après, qu’est-ce que ce silence vous inspire en tant qu’historien ?
Paul-Emmanuel Babin : Oui, la question qui se pose aujourd’hui est : faut-il reconnaître politiquement la responsabilité des crimes du 17 octobre 1961 ? La démarche de recherches de preuves par des historiens militants, comme Jean-Luc Einaudi, Gilles Manceron ou encore Olivier Le Cour Grandmaison, nous y invite. Dès lors, comment ne pas faire une analogie avec la reconnaissance de la France dans la répression du Vel d’Hiv, 53 ans après les faits. Le Vélodrome d’Hiver et les Juifs pouvant être comparés au Palais des Sports, où se trouvaient parqués les Algériens. La thèse d’Emmanuel Blanchard nous met en évidence l’idée d’une «citoyenneté diminuée» exposant les Algériens au racisme. Cinquante-sept ans après le 17 octobre, nous pouvons affirmer avec lucidité que la reconnaissance officielle interviendra.


Pour autant, une telle reconnaissance doit avoir un sens ?
En effet, l’historien-juriste que je suis doit pouvoir s’appuyer sur des faits précis pour considérer ensuite la responsabilité des institutions françaises dans la répression de 1961. Sur les faits, il convient de mentionner l’ouvrage essentiel de Jim House et Neil MacMaster (Paris 1961) et l’ouvrage à paraître de Maître Ali Haroun sur les «Archives partielles de la Fédération de France», auquel j’ai eu l’honneur de contribuer. Ce «retour aux sources» est indispensable pour comprendre l’organisation du 17 octobre et ne pas fragiliser les charges contre ce crime, en écoutant des organisateurs autoproclamés de cette manifestation, sélectionnant une victime plutôt qu’une autre, sans même l’appuyer sur des rapports existants dressés par la Fédération de France.
Aussi, en exclusivité je puis affirmer par ma recherche que le 17 octobre 1961 a d’abord été préparé et organisé depuis Bruxelles (sur les directives des membres du Comité Fédéral : Omar Boudaoud, Amar Ladlani et Ali Haroun), par Mohamed Zouaoui, dit «Maurice», alors seul représentant en France du Comité fédéral de la Fédération de France. Un exemple de la fragilisation de l’accusation serait d’affirmer être un grand responsable de l’organisation (donc un décideur) et de se trouver dans les rangs des manifestants (contre la consigne du FLN). Il y a là une alternative dans laquelle d’aucuns ne veulent pas choisir.


Que représentait sur le plan politique cette violence des autorités françaises à l’égard des Algériens vivant en France (le cas des Algériens jetés dans la Seine) ?
Vous avez tout à fait raison de rappeler le contexte pour comprendre totalement le sens de la reconnaissance. Il faut, en effet, insister sur l’objet de cette reconnaissance. Les mots choisis seront essentiels. En 2011, le candidat à la présidence de la République française, François Hollande, a usé d’un euphémisme au sujet d’«une répression sanglante». Victorieux, il renouvellera cette expression qui est un non-sens dans la mesure où toute manifestation est exposée à une répression qui se traduit parfois par des effusions de sang. Cela occulte donc l’action délibérée d’ôter la vie dans les tirs de la police devant le cinéma Rex ou dans les noyades provoquées dans la Seine (et à tout le moins pour la non-assistance à personne en danger). Il faut au contraire s’interroger sur la notion de «massacre», homicide volontaire collectif, reconnu comme fait juridique (notamment par la Cour pénale internationale).


Le 17 octobre 2012, le président François Hollande a fait le mea culpa de la République, en admettant qu’ils manifestaient pour le droit à l’indépendance et qu’ils avaient été tués lors d’une sanglante répression. Que doit-on attendre de son successeur qui avait promis des actes forts au cours de sa campagne ?
C’est exact, mais le courage politique de l’actuel dirigeant français Emmanuel Macron devra donc se fonder sur des mots. Cependant, le contenu doit aussi être précis. Et parler uniquement du 17 octobre 1961 et de Maurice Papon n’a pas de sens. Pourquoi ? Parce qu’il ne s’agit que d’un point saillant de la répression systématique et d’un rouage important des institutions. Il faut au contraire affirmer que la politique des disparitions et des tortures était devenue systématisée, au moins à partir de l’enlèvement, suivi de mort, du coordinateur de wilayas Chibane Ahcène, dit «Saïd», le 18 novembre 1960, au métro Saint-Georges. Evoquer uniquement le 17 octobre, c’est encore occulter les tortures infligées par les harkis et les disparitions de cadres portées à la connaissance de la justice et, particulièrement, de Maurice Patin, président de la Commission de sauvegarde des libertés individuelles. Le 17 octobre seul, c’est enfin ignorer les arrestations des cadres de la Fédération, opération «Flore», les 9 et 10 novembre 1961 et les tortures infligées à Ahmed Baba (responsable de Wilaya I à Paris).


Comment peut-on expliquer que cette répression ait eu lieu au moment même où s’ouvraient les négociations d’Evian qui allaient aboutir à l’indépendance de l’Algérie ?
Vous avez raison, comprendre avant de commémorer 1961 est une démarche indispensable. Cette démarche rend d’abord stérile le débat sur le nombre de morts entre J-P Brunet et J-L Einaudi, mais elle met au contraire en évidence trois points. D’abord la mise en sommeil de l’Etat de droit au cours de cette période, puis des institutions gangrenées par le racisme colonial et enfin, le calcul machiavélique d’une diplomatie, qui tout en ouvrant le cycle des négociations (Melun 1960, Evian I et Lugrin en 1961 et Evian II en 1962), souhaite un partenaire affaibli. A mon sens, ce calcul peut être rapproché des bombardements intensifs voulus par l’Américain H. Kissinger à la fin de la guerre du Vietnam.

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