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mardi, 13 novembre 2018 06:00

Fouad Soufi Mustapha, chercheur associé au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc) : «1er Novembre : l’écriture de l’histoire est un chantier énorme à ouvrir»

Écrit par djamila Seddiki
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Fouad Soufi Mustapha, chercheur associé au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC), a présenté sa lecture du 1er Novembre au club des lecteurs de la bibliothèque Assia-Djebar de Tipasa. Une date non seulement fondatrice de l’Algérie mais aussi un appel à la paix et à la négociation et non pas à la guerre. « L’écriture  de l’histoire est un chantier énorme à ouvrir, car ce qui était vérité, en 1962, ne l’est plus aujourd’hui et la génération actuelle a le droit de se poser des questions pour connaître l’histoire vraie de son pays », explique d’emblée le conférencier. « Pour en finir avec les  spéculations, il faut se poser des questions avec lucidité, interroger les points noirs  et faire avancer la vérité historique d’une manière méthodique ».

«Faits et représentations d’un événement fondateur» était le thème de sa rencontre qui lui a permis de décortiquer l’avènement du 1er Novembre, un événement historique fondateur  qui nous différencie de nos voisins tunisiens et marocains, avec lesquels nous partageons beaucoup de choses. Le 1er Novembre, pour lui, « ne doit pas être considéré comme les autres dates commémoratives (sous-entendu celles du 19 mars et du 5 juillet). Et si, aujourd’hui, « la jeune génération ne s’y intéresse pas, il ne faut pas la blâmer, c’est notre faute à tous, car nous n’avons pas su lui transmettre le message ». Pour expliquer son intérêt pour cette date du 1er Novembre, l’invité de la bibliothèque expliquera d’abord, ce qui s’est passé avant et après sa proclamation, tout en dénonçant ce qu’il appelle le dévoiement de la construction du fait historique à cause de la guéguerre mémorielle. L’écriture de l’histoire telle qu’elle est menée, aujourd’hui, est une insulte à la mémoire de l’Algérie, car il arrive qu’on ne sache pas qui est, véritablement, l’ennemi en lisant certains témoignages de militants et moudjahidine. Selon l’analyse du chercheur, tout le monde se réclame, aujourd’hui, de cette date et de la déclaration du 1er Novembre qui a consacré la République démocratique et sociale et, en même temps, les principes islamiques. Chacun y trouve ce qu’il veut. Mais ce qui est intéressant à savoir, c’est que personne ne dit que la déclaration de novembre s’adresse à tout le monde en Algérie, sans « distinction de race ni de religion », c’est-à-dire y compris aux Français et aux Juifs d’Algérie. Ce qui, hélas, est souvent occulté, en particulier, par les gardiens du temple.
Il faut attendre que Mohamed Deghaba et Redha Malek rappellent une vérité occultée par les « juilletistes », à savoir que « le 1er Novembre n’est pas une déclaration de guerre à la France mais, plutôt, un appel à la paix et à la négociation. Et ça, on ne le dit pas car cela contredit l’image guerrière de ceux qui ne l’ont pas faite et s’en réclament ».  
Le chercheur veut tordre le cou, aussi, à certaines allégations qui veulent que le texte de la déclaration du 1er Novembre a été écrit en arabe. C’est archifaux, dénoncera-t-il, c’est seulement en français que la proclamation du 1er Novembre a été rédigée, car l’ensemble de l’élite politique de l’époque était francophone. Il  ne faut pas en avoir honte et ce n’est pas un Egyptien ni un quelconque membre de l’Association des oulémas qui l’a traduite en arabe. N’en déplaise aux gardiens du temple, et cela est une vérité historique.
Fouad Soufi (plutôt Sofi, selon lui) veut mettre fin à certaines assertions ou fausses informations. Il  expliquera que les principaux dirigeants du mouvement national sont partis chacun avec une copie de ce document pour le faire connaître aux militants au niveau national et international. Et la première mouture en arabe, est, en fait, une transcription en caractères latins écrite à la main. Elle a été faite au Caire par Ben Bella et lue par lui en compagnie d’Aït Ahmed et de Mohamed Khider, le seul qui maîtrisait l’arabe, et qui l’ont accompagné. «Ceci est un témoignage d’Aït Ahmed», dira le conférencier, qui cite la phrase d’Aït Ahmed qui parlait «du génie de Ben Bella» qui a réussi à la transcrire en caractères latins et la lire pour la rendre publique. «D’ou la confusion, ou manipulation, qui s’ensuivra et qui fit de Ben Bella  le chef de la Révolution. Tout en ajoutant que le financement de la Révolution venait de l’Egypte et tout ce qui va s’ensuivre, à savoir les ‘guéguerres mémorielles’», comme les qualifiait Mohamed Deghaba.

Sortir des faux débats

Par souci de vérité historique, l’orateur reviendra longuement sur « les péripéties du mouvement national qui ne doit pas être enjolivé, en relatant les divergences, les oppositions, les méfiances des uns contre les autres et autres problèmes et trahisons qu’a connus le processus de libération nationale avec toutes ses composantes, nationalistes, démocratiques, communistes et islamistes. Cela mettra en opposition le 1er Novembre et les deux dates commémoratives du 20 Août 1955 événements du constantinois (Wilaya II) et 20 Août 1956, tenue du Congrès de la Soummam (Wilaya III). Ainsi que le 19 Mars, fête de la Victoire ; la France  accepte de négocier après un an de démarches dans ce sens, contrairement à ce qui est dit. Car la France avait, déjà, commencé le déménagement des archives, et le 5 Juillet fête de l’Indépendance. Ces deux dates ne peuvent pas être plus importantes que celle du 1er Novembre, le jour où il y a eu l’étincelle qui a déclenché la guerre de Libération. Le président sénégalais Léopold Sedar Senghor, qui pensait que jamais la France ne sortirait de l’Algérie, disait déjà, en 1947, que l’Algérie était comme la brousse sèche, il suffit d’une allumette pour tout faire flamber. Et c’est ce qui s’est passé ».
Il insistera sur le fait que, dans sa forme actuelle, le 1er Novembre est l’acte fondateur du pays, en citant  Mohamed  Boudiaf qui disait : « La circoncision aura lieu le 1er Novembre. »
L’écriture de l’histoire du 1er Novembre, explique Soufi, « a été décidée avec un collègue de Constantine car, jusqu’à ce jour, la parole s’est libérée sur une drôle de base et la plupart des écrits sont inexacts. C’est une succession de déclarations sur les guéguerres mémorielles entre les différentes wilayas. Et ce qu’il est utile de dire c’est que ‘la mémoire n’est pas l’histoire’, comme le disait Boumediène, et les moudjahidine peuvent écrire leurs souvenirs, qui constitueront la mémoire, pour enfin arriver à écrire un récit national. 

Que s’est-il passé dans  la nuit du 30 octobre  au 1er novembre ?
« Nous sommes victimes du syndrome d’Yves Courrière, ce qui donnera lieu à la création du Centre national des études historiques (Cneh) et marquera le début  du contrôle de l’écriture de l’histoire nationale. Les faits historiques sont là,  têtus », poursuivra le conférencier, « car devant le refus de Messali Hadj de déclencher la guerre, considérant que le processus n’avait pas suffisamment mûri, commencent les problèmes à l’intérieur du mouvement national. Même après la réunion des 22 historiques, le même problème se posait sous prétexte que la décision n’était pas démocratique. C’est Hocine Lahouel qui a fait la tournée en disant que c’était trop tôt pour déclencher la guerre». «J’espère qu’un jour on va lire les mémoires de Bentobbal, pour comprendre le rôle des 22», souhaite l’orateur, en précisant que «tous les militants étaient  antirégionalistes, il faut impérativement sortir des faux débats qui nous entraînent dans la sécheresse historique et culturelle».
Il y  a eu, selon lui, beaucoup de débats sur la nécessité ou non de déclencher le 1er novembre et la nécessité de structurer le mouvement se posa. Et c’est le Comité révolutionnaire d’unité et d’action (Crua), à la demande de l’Organisation Spéciale (OS), qui se réunit. Le groupe a été choisi selon les relations des 5 historiques  Ben Boulaïd, Boudiaf, Larbi Ben M’hidi ; ce sont plus des relations personnelles que des choix  politiques ou militaires. La réunion des 22 n’a pas été décisive dans le déclenchement de novembre. C’est l’œuvre des  5 historiques. Même Krim Belkacem ne donnera son accord qu’un mois après et Messali refusera de peur d’un massacre à l’image du 8 mai 1945 ».
L’orateur s’attardera longuement sur le rôle des 22 historiques qui n’étaient pas convaincus de leur préparation à un tel événement. L’appel reste l’œuvre des  5 historiques, en l’occurrence Mohamed Boudiaf, Rabah Bitat, Abane Ramdane, Larbi Ben M’hidi et Didouche Mourad.

«Tout n’a pas été 
dit sur le Congrès  de la Soummam»  
Pour lui, le Congrès de la Soummam correspond à une étape capitale dans la guerre de libération nationale car son but était de donner à la lutte armée une direction (le CCE et le CNRA), d’organiser et de structurer l’ALN et, surtout, de doter la Révolution d’un texte d’orientation politique sous forme de plate-forme. Même si la forte personnalité d’Abane Ramdane a mis dans l’ombre les participants à la préparation du Congrès de la Soummam, car certaines sources, disent « qu’il a été à l’origine de cette rencontre et qu’il en avait établi la liste des participants. Abane a été donc un des acteurs principaux avant et pendant le Congrès. On a, aussi, laissé croire que cette rencontre n’a duré qu’une seule journée, le 20 août. On sait qu’elle s’est poursuivie jusqu’au 11 septembre. Ce qui est sûr, par contre, c’est que Larbi Ben M’hidi en avait été le président, et qu’il y avait beaucoup d’autres personnes. Celles qui ont participé à ce Congrès, leurs compagnons, présents sans participer directement aux travaux, et les troupes d’Amirouche qui ont permis de sécuriser la région. Etaient présents, donc, Ben M’hidi (zone 5) qui présidait, Ouamrane (zone 4), Krim (zone 3), Zighout (zone 2) et son adjoint Bentobbal, et, bien sûr, Abane, qui assurait le secrétariat de séance. La zone 3 avait mis à la disposition des congressistes tous les moyens humains et matériels possibles. Dans ses Mémoires, Abdelhafi Amokrane décrit bien ce que fut le déroulement de cette rencontre et la mobilisation de la population des villages, des djounoud de l’ALN et des cadres de la zone 3 sous le commandement d’Amirouche. Il y avait donc du monde, mais chacun avait une tâche précise dont il s’est acquitté ». 
Pourquoi toutes ces personnes n’apparaissent-elles pas dans le discours historique officiel ?
Selon Fouad Soufi, il ne revient pas au discours officiel de faire l’histoire mais aux historiens et, principalement, aux historiens universitaires, d’écrire cette histoire sur la base de témoignages et d’archives, comme l’ont fait Keddache et Saâdallah. Ces derniers travaillent certes à partir des écrits des acteurs et des témoins, en attendant que les archives algériennes soient ouvertes et accessibles. Il y a bien évidemment les archives de l’armée française et celles de l’ALN, prises sur les corps des chouhada. Il faudrait, par ailleurs, dresser la liste de ceux qui ont participé de près ou de loin au Congrès et ceux de la population des villages d’Ouzelaguen qui ont subi la furie de l’armée française, après le 11 septembre, quand la nouvelle de la tenue du Congrès a été connue.  Combien de morts ? Qui sont-ils ? Toutes ses zones d’ombre doivent être levées et défrichées, selon le conférencier, par des chercheurs et répondre à d’autres questions dont celles de la représentativité des uns et des autres, sur le fait que la Zone 2 ait eu deux représentants.
Voici une autre lecture à ce sujet, qui parle de l’hypothèse qu’en fait, le congrès devait initialement se tenir en zone 2 avec Zighout Youcef et son adjoint Bentobbal, qui se sont trouvés tous deux fortement impliqués dans les préparatifs ». Très critique et sans langue de bois, le chercheur dira que concernant l’écriture de l’histoire « il y a un fossé énorme entre la vérité et ce qui est rapporté par certains témoins ».
Il terminera son intervention en décochant une pique aux gardiens du temple, en indiquant qu’il existe une carte officielle sur le site du ministère des Moudjahidine  qui est identique à celle de la période coloniale, reprise à l’époque par « l’Echo d’Alger », sauf qu’elle a été colorisée. Déplorant l’indigence intellectuelle et la négligence des responsables du ministère, qui n’ont fait aucun effort, il ne manquera pas de citer une deuxième erreur lue sur le site relative au  rôle du journaliste Ahmed Laichaoui, qui aurait rédigé la proclamation du 1er Novembre. « C’est faux, s’insurgera-t-il, les cinq historiques sont les auteurs de ce texte. Par contre, ce qui est sûr, ajoutera-t-il, c’est que le texte de la proclamation du 1er Novembre a été envoyé à Krim Belkacem pour son tirage sur stencil et une large diffusion. La déclaration de l’ALN, par contre, a été rédigée en arabe à la main, car il n’y avait pas de machine à écrire, la seule trace de celle-ci a été trouvée sur le corps de Abdelmalek. C’est, en fait, un appel à la mobilisation ».
Ce qu’on ne nous dit pas, dira encore Soufi, « c’est comment elle est arrivée à Constantine et à Oran car, pour le Caire, on le sait, elle était en possession de Ben Bella, Aït Ahmed et Khider.
L’autre légende, c’est la première balle tirée dans les Aurès pour faire croire et entretenir le mythe que c’est la paysannerie qui est à l’origine de la Révolution. Alors, oui, la masse est constituée de paysans dans les campagnes mais pas dans les villes ». Autre fait à creuser par souci de vérité, selon Soufi.
Il conclut en appelant « à sortir des faux débats, éviter les fausses rivières qui conduisent vers la sécheresse de la pensée. Car ce n’est pas le peuple entier qui a adhéré le jour même à la Révolution». Tout en s’interrogeant, «pourquoi dans certaines villes, il ne s’est rien passé, comme à Blida, ou encore à Sidi Bel Abbès. Les militants ont été instruits de ne pas bouger pour ne pas attirer l’attention sur la zone, car on attendait des armes venant de l’Ouest ».
La région qui a payé le prix, c’est celle des Aurès, dira-t-il. « Elle a subi des bombardements  car il n’y avait pas beaucoup d’Européens dans la zone, comme en Kabylie», précisera-t-il. En indiquant que c’est du moins son interprétation de ce fait historique. « Pourquoi  ne dit-on pas qu’après le Congrès de 1956, il y a eu des massacres immondes dont ceux d’Ouzelaguen, des villages entiers ont disparu ? Dans certains coins de montagnes, il y a encore des traces de gens victimes de bombardements de l’armée coloniale et enterrés vivants. Quand j’ai posé la question aux moudjahidine du coin, ils ont hoché la tête.
Notre devoir est de raconter toute l’histoire, pas seulement celle des faits d’armes et celle des chefs, car les citoyens ont été des acteurs importants dans cette guerre. A l’image de la participation de  « Kheira la rouge », qui avait pris en charge 40 orphelins et des moudjahidine et chouhada algériens de confession juive et chrétienne, aux côtés de leurs amis de confession musulmane, qui s’étaient sacrifiés pour l’indépendance de l’Algérie.
Il faut écrire l’histoire locale, par en bas avant de remonter. Et c’est ça le métier du chercheur. Et surtout revendiquer notre droit à l’histoire, ne pas se limiter au devoir de mémoire, c’est un chantier énorme à ouvrir. »

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