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lundi, 03 décembre 2018 06:00

Lacene Khelil El Berkani raconte les insurrections en Algérie : de 1830 à 1900

Écrit par Seddiki Djamila
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L’écrivain et historien Khelil Lacene El Berkani, un natif de la ville de Hadjout, n’est plus à présenter à Tipasa puisqu’il revient, en 2018, avec un quatrième ouvrage d’histoire sur les héros célèbres et anonymes de la lutte contre le colonialisme qu’il veut sortir de l’oubli.

Comme un rat de bibliothèque, un lieu qu’il chérit par-dessus tout puisqu’il parraine la bibliothèque communale de Hadjout, il continue, inlassablement, à fouiner et trouver des histoires passionnantes et instructives surtout sur notre pays. Après avoir publié un livre sur Hadjout, puis sur la tribu dont il est originaire « Au pays des Hadjoutes» en 2007, «la Résistance algérienne au XIXe siècle» «les Insurgés d’Algérie» en 2017, l’écrivain revient sur son thème préféré, à savoir l’histoire, en nous racontant  « Les insurrections en Algérie de 1830 à 1900», mettant en exergue des personnages et des pans ignorés de l’histoire de la résistance et de la libération du pays. Un livre sans prétention littéraire, comme il le dira lui-même, mais très utile et didactique pour ceux qui s’intéressent à l’histoire des premières résistances à la pénétration coloniale. Pour ce faire, il va dépoussiérer l’histoire en exhumant les batailles et les actes de bravoure de ces ancêtres, les Hadjoutes, les Braknas et autres héros de sa région, mais aussi de toute l’Algérie qu’il parcourt à travers un siècle d’insurrections. Il retrace « succinctement des faits susceptibles de jeter la lumière sur un pan méconnu ou peu connu du passé de l’Algérie ou des centaines de milliers d’Algériens, épris de justice et d’indépendance, depuis les grands chefs jusqu’aux simples partisans avaient pris part… tous méritent qu’on garde d’eux un éternel souvenir », selon l’auteur.

 
Reporters : Lacene Khelil El Berkani, quand vous vous présentez, vous mettez toujours en avant vos aïeux, en disant je suis l’arrière-petit-fils de déportés. Pourquoi cette précision est-elle si importante pour vous ?
Lacene Khelil El Berkani : Oui beaucoup. Ça m’a marqué quand j’ai appris, très tard d’ailleurs, c’est-à-dire dans les années 2000, que mon arrière-grand-père a été déporté en France à l’île Sainte-Marguerite, où il a été détenu pendant 16 ans. De plus, ce fait historique a été ignoré. Je suis tombé des nues quand je l’ai appris et, depuis, je ne cesse d’en parler. Je l’ai appris, incidemment, par un parent, le défunt notaire Sahraoui Mohamed-Tahar, qui m’a donné quelques indications sur notre famille puisque, lui aussi, en fait partie.
Il m’a, donc, appris que nos aïeux ont été déportés sur l’île Sainte-Marguerite en mars 1842 et la raison pour laquelle ils ont été déportés est que les colons considéraient cette famille, les Braknas, comme hostiles à la pénétration coloniale. C’est à la demande du général Bugeaud, qui était à l’époque maréchal, que cela a été décidé. Celui-ci a demandé, au ministre de la Guerre de l’époque, l’autorisation d’éloigner cette famille religieuse qui a été expulsée de ses terres et déportée en France parce qu’elle gênait les forces coloniales dans leur conquête de la région des Beni Menaceur.

Quel était le territoire de la famille des Braknas à l’époque dont vous parlez ?

C’était la région montagneuse qui se trouve à l’est de la forêt de Hadjout et s’étend vers Sidi Ghilès, Cherchell et Miliana. On l’appelait « le pays des Beni Menaceur ». C’est une partie de la région berbérophone appartenant aux Beni Menaceur. Toute la famille, c’est-à-dire les 94 membres, hommes, femmes, enfants et même les serviteurs, a été déportée pendant 16 ans dans cette île française entre 1842 et 1858.

Et ils sont revenus dites-vous ?

Oui, ils sont revenus, et c’est ce qui explique que je suis là à Hadjout. Ils ont pu récupérer une partie des terres confisquées et dans les documents français que j’ai pu consulter, j’ai appris que sur les 5 000 ha confisqués, ils n’ont récupéré qu’une infime partie, c’est-à-dire 370 ha dans la zone de la zaouïa de Sidi M’hamed Aberkane, qui se trouve à 4 km au sud-ouest de la commune de Menaceur. Quand j’ai eu cette information, je l’ai gardée précieusement dans ma tête puis je me suis mis à faire des recherches. Et je suis tombé, en 2004, par hasard sur des ouvrages de l’époque écrits par des Français, dont « les Mémoires du général Changarnier », qui parlaient, en termes élogieux, de la tribu des Hadjoutes. Cette découverte m’a intriguée, car j’ai appris que les Hadjoutes n’étaient pas des brigands mais plutôt des résistants farouches à la conquête coloniale et qui avaient combattu pour défendre leur pays et leur religion. Car il ne faut pas oublier qu’à l’époque, le mot de ralliement était la religion, on faisait la guerre sainte. Cela a été le déclic pour moi. Car j’ai toujours entendu dire, dans la région, que les Hadjoutes étaient des voleurs de grand chemin et on a fini par y croire puisqu’on n’avait pas d’autres informations pour démentir et démonter cette assertion. Je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose et y remédier, rétablir la vérité en quelque sorte. J’ai commencé à écrire, et mon premier livre, en 2007, était sur les Hadjoutes. Le second ouvrage portait sur la résistance algérienne au XIXe siècle dans l’ouest algérois à travers les tribus des Hadjoutes et des Beni Menaceur, publié en 2012, par la maison d’édition Dahlab. C’est la partie de l’ancienne province d’Alger avec la Mitidja et la région montagneuse berbérophone entre Hadjout, Damous et Miliana. Le livre retrace les actes des résistants de cette région et donne des indications sur leur vie et celles de personnages importants, les chefs de l’époque comme Hadj Mahieddine Seghir, Mohamed Ben Allel de la famille religieuse des Ouled Sid-Ali Mbarek de Koléa et aussi les Benaïssa et les Malek El Berkani, des membres de ma famille. Ce sont ces deux familles qui ont incarné la résistance dans cette partie ouest de l’Algérois. Au début c’était des actes, plus ou moins isolés, de ces résistants, puis ils se sont regroupés sous la houlette de l’Emir Abdelkader.

A quelle date ont commencé les premières résistances aux forces de pénétration coloniale ?

Dès 1830, en fait. Ce qui s’est passé vers la fin du mois de mai 1830, c’est que le dey Hussein savait, par ses espions, que les Français allaient débarquer à Sidi Fredj, alors il a convoqué une réunion des chefs dont El Hadj Ahmed Bey de Constantine, Boumezrag Mustapha, bey du Titteri, et les grands chefs des tribus d’Alger, dont Mohamed Benzaâmoum, Benaïssa Berkani, Malek Berkani des Beni Menaceur et Mahiedine Seghir de Koléa, et d’autres grands chefs du sud du pays. Quinze jours avant le débarquement, il leur a demandé de se tenir prêts à défendre la côte algérienne. Quand les Français sont arrivés, le 14 juin 1830, ils avaient déjà en face d’eux des tribus résistantes et des janissaires envoyés par le dey. Donc, les Hadjoutes et les Beni Menaceur étaient parmi les premières tribus à avoir résisté à la colonisation, ce que, malheureusement, l’histoire ne dit pas, aux côtés d’autres tribus venues de Kabylie et dirigées par leurs chefs et leurs marabouts.
Ces documents, je les ai trouvés dans les bibliothèques au cours de mes recherches.
On arrive au dernier livre, qui vient de sortir en 2018, à l’occasion de la 23e édition du SILA, qui est consacré aux «Insurrections en Algérie de 1830 à 1920»...
Contrairement aux précédents ouvrages consacrés aux tribus des Hadjouts et des Beni Menaceur, puis à la résistance dans la région ouest d’Alger, le dernier parle de la résistance dans tout le pays. Je suis passé du local, au régional puis au national. Ce livre parle des événements insurrectionnels survenus au cours du XIXe siècle. C’est une chronologie, année par année, de toutes les insurrections qu’il y a eu, facile à consulter et à comprendre. On donne, bien sûr, les lieux de résistance et les acteurs de celle-ci.

Quelques grandes dates significatives de cette tranche de l’histoire que vous avez étudiée ?

Il y a, bien sûr, 1830, puis 1835, date d’arrivée de l’Emir Abdelkader dans la région d’El Attaf, à Aïn Defla, où il a rencontré les chefs des grandes tribus de l’Algérois, dont Benaïssa El Berkani et Mahiedine Seghir, pour coordonner la résistance et étendre son autorité. Il leur a demandé de combattre sous sa bannière, ce qu’ils ont accepté. A partir de mars 1835, il y a eu un commandement unifié sous l’autorité de l’Emir pour sortir de l’Oranie, et il a nommé Hadj Mahiedine Seghir Khalifa de Miliana et Benaïssa El Berkani Khalifa de Médéa. Ensuite, il est allé en Kabylie pour désigner Tayeb Bensalem comme Khalifa de la région. Une autre date importante est celle du 24 décembre 1847, lorsque l’Emir a été exilé en France, puis en Turquie et en Syrie. Celle des événements de 1871, après l’insurrection d’El Mokrani, le mouvement a pris de l’ampleur avec la décision de Cheikh El Haddad et de la confrérie Rahmania, de se joindre à eux pour renforcer les rangs. Là, la résistance a pris un caractère quasi national avec comme moteur principal l’élément religieux mobilisateur, sans oublier l’insurrection des Ouled Sidi Cheikh.

Pourquoi écrire sur ces insurrections aujourd’hui ?

Pour sortir de l’oubli ces pans de l’histoire inconnus par la majorité des Algériens. Ce qui m’intéressait, surtout, c’était d’avoir des détails sur ces insurrections en essayant d’être objectif. J’ai découvert dans mes recherches que quand les Français donnent une date ou un lieu, ils sont très précis, mais ce qu’il faut prendre avec des pincettes, ce sont les chiffres concernant le nombre des victimes du côté algérien. Ce qui m’intéressait, aussi, ce sont les lieux et les personnes acteurs de cette résistance, les noms de ceux qui ont participé aux premiers combats de Staoueli et de Sidi Fredj, par exemple. A part les noms des grands chefs, on manquait, cruellement, d’informations sur les autres soldats qui ont participé aux batailles et cela m’a fait plaisir d’apprendre que de simples soldats, comme à Fort national (Larbâa Nath Irathen), ont leur nom dans un document officiel français. On a une liste partielle car ils n’ont pas tous été identifiés. Je continue mes recherches sur ce thème, car c’est intéressant de les connaître. Surtout ceux qui n’ont pas été, formellement, identifiés pour les sortir de l’oubli et leur rendre hommage. Il y a une liste d’une soixantaine de personnes citées dans le livre. J’ai trouvé le nom, en Kabylie, de Hadj Omar Mahiedine, chef des Amraoua, par exemple, qui est mort en 1871 sous les murs de Fort national. Il y a aussi une combattante Fatma Benchâabane, du village d’Azrou de la tribu des Beni Benyoucef qui, elle, a été blessée le 20 mai 1871… Voilà, ce sont quelques noms que je cite de mémoire. J’ai remarqué que les ouvrages historiographiques et les manuels scolaires ne parlent pas de ces personnes et de ces événements, alors qui doit le faire ? La plupart des gens, et moi-même, ignorent ce qui s’est passé au XIXe siècle, on parle de la guerre qu’à partir de 1954 par manque d’informations et concernant le XIXe siècle on ne leur parle que de l’Emir Abdelkader, Bouâamama, Mokrani, éventuellement Cheikh El Haddad et Fatma Nsoumer. Mais il y a tous les autres qui méritent d’être visibles…

Il y a eu combien d’insurrections recensées dans votre livre ?

Oh ! Au moins une centaine qui est citée dans le livre. Le grand public connaît l’insurrection de mars 1871, menée par El Hadj El Mokrani, puis les événements d’avril, quand il a demandé à Cheikh El Haddad de le rejoindre, le 8 avril, il a désigné ses deux fils Aziz et M’hamed pour mener le combat. Après la mort de Mokrani, c’est son frère Boumezrag, dont on ne parle pas assez, qui a poursuivi le combat jusqu’en janvier 1872, quand il a été arrêté puis déporté. Certains résistants ont été tués et d’autres déportés et, c’est grâce à l’ouvrage de Malika Ouenoughi « les Algériens et les Maghrébins en Nouvelle Calédonie », qu’on a pu avoir la liste des déportés bien avant 1871, c’est-à-dire en 1867.Ce qu’on ignore, c’est que les premières déportations ont commencé en 1842, ce sont des familles entières, et la première est celle des Braknas. Lors de la prise de la Smala de l’Emir, en mai 1843, près de 3 000 personnes ont été arrêtées et les familles des grands chefs des résistants capturés, parmi elles, celles des Ben Allel et des Hadjouts, dont la fille du chef de la tribu, Fatma Ben Khouiled, ont, elles aussi, été déportées car vivant avec la smala et protégées par l’Emir. La déportation n’a pas duré pour certains, dont la mère de Ben Allel, libérée en décembre 1843, et qui a pu assister aux obsèques et à la cérémonie funèbre de remise de la tête décapitée de son fils. L’autre grande déportation est celle de 1871 où tous ceux qui ont participé à l’insurrection ont été envoyés en Nouvelle Calédonie puis, vers la Guyane française à Cayenne. Vous trouverez de précieux détails concernant ce sujet dans l’excellent livre de Malika Ouenoughi.

Un dernier mot sur l’Emir Abdelkader, qui n’est pas à présenter et dont le combat épique, la bravoure et l’image d’homme d’Etat est incontestable, n’en déplaise à certains esprits chagrins. Vous dites dans le livre qu’il a été un grand meneur d’hommes. Que représente-il pour vous ?

Après son séjour à la prison de Toulon et sa résidence surveillée pendant cinq ans, en France entre 1847 et 1852, au château de Pau, puis d’Ambroise, il est parti en Turquie, quelques mois à Brousse puis en Syrie, à Damas. L’Emir Abdelkader, de tous les hommes qui ont combattu la France était le plus remarquable. Grand par ses qualités de chef de guerre, ses qualités humaines mais aussi parce qu’il a été le seul à avoir fondé un Etat. En plus d’être un guerrier qui n’hésitait à donner de sa personne, c’était un philosophe un écrivain, un bâtisseur. Les autres chefs de guerre se sont contentés de combattre les forces ennemies tandis que lui voulait construire un Etat avec des institutions. « Proclamé solennellement Emir El mouminine (émir des croyants) par les membres les plus influents des Hachem, des Beni Ameur, des Beni Sokrane, des Bordjia, des Beni Abbès, des Yacoubis, des Beni Medjahed, réunis dans la plaine de Ghriss, le 22 novembre 1832, et à la mosquée, El Hadj Abdelkader s’installa dans le Palais des beys ottomans de Mascara. En grand chef qu’il fût, il se dota d’une capitale et de places fortes, créa une justice, mit en place une administration, organisa les finances et l’instruction publique, constitua une armée régulière, fit frapper monnaie et médailles, nomma des ministres et procéda à l’aménagement du territoire.

Juste un dernier mot sur l’apport de votre recherche…

Mon livre est juste une ébauche de recherche qui reste à compléter. J’ai appris que mes connaissances avaient des lacunes comme celles de mes concitoyens. Mon souhait est que la jeunesse consacre davantage de recherche à cette histoire et celle de la région qui est ignorée.n

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