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dimanche, 04 mars 2018 06:00

«La colombe de Kant» : Fiction confessionnelle et colère d’amour

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Comment dire le pays en racontant un bout de sa vie ? A cette question qu’on peut tout aussi bien poser en l’inversant - comment dire un bout de sa vie pour raconter le pays et comment il va ? - Aïcha Kassoul a trouvé la réponse : l’écriture !

La «Colombe de Kant», son dernier livre publié chez Casbah, est présenté comme un roman, mais il n’en possède ni les règles ni les standards du genre. Sur «conseil accepté» de son éditeur, elle le propose pourtant ainsi au public. Et, franchement, on ne trouve rien à redire. Si tout dedans est quasi autobiographique et emprunte le plus souvent à l’art de l’essai, sa narration fait poindre le romanesque là où on ne l’attend pas, et nous emporte par cette beauté singulière que la colère peut parfois engendrer quand le vrai propos de ce sentiment est un cri d’amour. Pour un pays - l’Algérie ! A cause de la peur que ce qui lui arrive, une défaite au sens non pas militaire mais de perte de l’âme, ne finisse en déroute. Pour les Algériens qui la peuplent ! Ceux-là même qui ont presque oublié d’où ils viennent - leur histoire et leur mémoire qui plongent leurs racines jusqu’aux temps antiques, mais qui ne leur disent plus rien pour diverses raisons et multiples malheurs. Qui ne se souviennent plus, ou si peu, de ce dont ils ont été faits avant qu’ils ne dérivent vers des territoires sidérants et traumatisants pour les personnes de la génération d’Aïcha Kassoul, qui a vécu très jeune l’enchantement des toutes premières années l’indépendance et s’est nourrie de la promesse d’éternité de l’été 1962.
«Pauvres de nous. Ni innocents ni procureurs. Nous étions quelques-uns à vouloir comprendre comment, en si peu de temps, nous étions passés de l’une des plus belles références historiques à la pire. Un laboratoire du terrorisme». Ce passage n’est pas extrait de «La colombe de Kant», mais d’un ouvrage plus ancien, «Le pied de Hanane», qu’Aïcha Kassoul a édité en 2009 chez Casbah également, mais tout est là pour qui veut comprendre la démarche d’Aïcha Kassoul : une universitaire et une intellectuelle dont le parti pris est de dresser - au sens de construire - un regard sur son pays et sa société à partir de son vécu et parcours personnels, ses goûts, ses amours, ses rejets, ses plaisirs, ses déceptions, à partir d’un univers, enfin, le sien. Une sorte de «pacte autobiographique» et un engagement qu’elle a pris pour dire dans une autofiction - c’est sans doute le terme pour désigner ce type d’écriture - son amour du pays et lancer une mise en garde en saturant son écriture de réflexions sur le devoir de l’Histoire et la sacralité de la mémoire, ainsi que la menace mortelle de les laisser se faire écrire et dire par d’autres.
«En 2012, lit-on cette fois dans «La Colombe de Kant», Frantz Fanon était mort, son œuvre relue à la lumière de l’actualité par une étudiante qui affirmait que le voilement massif des Algériennes était le signe d’une nouvelle révolution dans la marche de notre histoire.». Dans le même livre, et à la même page 63, on retrouve également ceci : «En l’An cinquante de l’indépendance de mon pays, quelle révolution et contre qui. Quel ennemi si ce n’est soi-même dans une existence en berne dans un pays en mal de nudité, de plages où chuter dans le sable et l’ouverture des jours, abrutis de soleil, lourds de chair et d’os, avant la tombée de l’âge, des dents. De la vie. Il n’y pas que le sens des livres qui se soit perdu dans mon pays» ?
Tout y est dit, selon le même déclic. Dans «Le pied de Hanane», l’élément (tardivement) déclencheur est le détournement de l’Airbus d’Air France en décembre 1995, dans lequel Aïcha Kassoul se trouvait et la prise d’otages par un gang djihadiste du GIA. Dans «La colombe de Kant», c’est une expérience personnelle sur laquelle la narratrice, A. K., ne dit rien, mais qu’on devine intime et douloureuse. C’est aussi, plus certainement, le début d’une brève, mais riche carrière dans le consulaire à Besançon : porte diplomatique par laquelle on croit s’éloigner du pays, voire le fuir, mais qui vous le renvoie sur le nez et vous oblige au bilan : qu’est-ce que c’est que d’être Algérien, chez lui ou ailleurs ? Un torrent de mots, cependant agencés : l’un derrière l’autre pour tenter de remonter le sens perdu d’un pays en s’accrochant à des livres, à des convictions, des repères et des totems que l’autrice va chercher chez Hannibal, Apulée, Mandouze aussi, pour rappeler que la légitimité historique, n’en déplaise à ses gardiens, est audacieusement buissonnière et qu’elle peut sauter les murs du temple…
Derrière le déclic, le traumatisme du fondamentalisme, mais pas que… Aïcha Kassoul le dit : la condition algérienne est une série d’errements qui n’appartiennent pas tous à l’intégrisme. Lisons-là. Ça vaut mieux que tous les commentaires.

Dernière modification le jeudi, 11 octobre 2018 20:54

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