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jeudi, 14 juin 2018 06:00

Akli Tadjer publie «La vérité attendra l’aurore» chez Casbah Editions : Ecrire pour exorciser les démons de la barbarie à visage humain... Spécial

Écrit par Sara Kharfi
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Dans cet entretien, Akli Tadjer aborde les grands thèmes de son roman, «La vérité attendra l’aurore», dans lequel son personnage principal tente de trouver des réponses à son douloureux passé qui le hante. Histoire d’une famille, d’une disparition, d’une culpabilité, d’un traumatisme refoulé, d’une curieuse correspondance et d’une vérité qui éclate.

 
Reporters : «La vérité attendra l’aurore» est un roman travaillé par la mémoire des années 1990 en Algérie. C’est toujours votre langue et les enjeux de votre écriture, mais le ton est peut-être plus grave. Comment est né ce texte et pourquoi maintenant ?
Akli Tadjer : Je n’avais pas idée d’écrire sur ces années d’horreur que j’appelle «Années barbares». La violence, la mort, le fanatisme ne sont pas des thèmes que j’aborde d’habitude dans mes romans. J’écris plutôt des feel-goods books. Des livres qui font du bien. Alors pourquoi aborder ce sujet ? Quand il y a eu la déferlante d’attentats à Paris, bien sûr c’était l’effroi et l’abomination, pourtant étrangement ce bruit et cette fureur ne m’étaient pas étrangers. Ils me renvoyaient aux années 1990 quand j’étais dans le village familial en Kabylie. J’accompagnais mon père qui voulait finir ses vieux jours dans sa maison. Je me souvenais de tout. Des gens tétanisés par la peur, des boutiques fermées à la tombée du soir, des nuits sans sommeil, des hélicoptères de l’armée qui zonzonnaient au-dessus des maisons pour traquer les terroristes, et surtout de ces récits plus effrayants les uns que les autres qui se racontaient au café du coin… Je crois que j’ai fini par écrire ce roman pour exorciser les démons de la barbarie à visage humain qui continuent de me hanter sournoisement. Les gens, à Paris, me disaient : «Tu vas en Algérie parce que tu aimes la mort, on dirait». Je répondais : «Je vais en Algérie parce que j’aime mon père.»


Le personnage principal et narrateur du roman, Mohamed est un survivant. A Paris où il vit, il compose avec une histoire familiale compliquée et un sentiment de culpabilité. Comment est né ce personnage ?
Mohamed est mon double littéraire. Tous les sentiments qu’il éprouve dans le roman sont ceux que je partage avec lui. Quand il aime, c’est moi qui aime, quand il a peur, c’est moi qui ai peur, quand il est heureux, pareil. Nous ne faisons qu’un. Dans mon nouveau roman, Mohamed est ébéniste, j’ai choisi un métier d’art, mais un métier de restauration de meubles anciens. C’est une métaphore. Il restaure le passé en espérant restaurer le sien car tant qu’il n’aura pas fait la paix avec lui même, il ne pourra jamais être un homme apaisé.


Tout au long du roman, Mohamed nomme sa mère «La mère». Avec elle, il a une histoire compliquée. C’est à elle qu’il ne pardonne pas ou à lui-même ?
Mohamed nomme sa mère «La mère» parce qu’ils ne s’aiment pas. Ils ne font même pas semblant. On a l’habitude de la mère aimante envers ses enfants, surtout ses garçons. J’ai voulu tordre le coup à ce cliché. La mère n’aime pas Mohamed parce qu’elle préfère Lyes, brillant étudiant qui devait rentrer à l’Ecole des Mines. Il est sa fierté. Elle, quasi analphabète, tout juste sortie de la nuit coloniale, avoir un fils toujours premier de la classe, pas de doute, c’est un cadeau du bon dieu. Alors que Mohamed, se traine lamentablement en queue de peloton, quand il n’est pas la lanterne rouge. Il est l’ombre, Lyes le soleil. Pourtant avant qu’elle rende l’âme, c’est Mohamed qui sera à son chevet. C’est lui qui recueillera ses confessions… Pourront-ils se retrouver ? Aux lecteurs de le découvrir.


Ce roman est aussi une histoire de l’Algérie actuelle : une société partagée entre deux pôles/deux modèles qui semblent évoluer en parallèle. Quelle est votre vision de l’Algérie actuelle ?
Ce qui est évident, c’est que ce pays avance. Pourtant j’ai du mal à me l’imaginer dans vingt ans. De mon point de vue, il y a, en effet, deux sociétés, une moderne, avec toute cette jeunesse qui ressemble à toutes les jeunesses du monde, avec cette envie de vivre et tous ces excès. Ce qui est normal. Si l’on n’est pas rebelle et excessif à vingt ans c’est qu’on est déjà vieux. Et puis, il y a une autre société, celle figée des bigots. Ils ne vivent que par et pour la religion comme si être moderne et musulman était antinomique. Ils sont à l’écoute des prétendus sachants des mosquées et ne voient pas plus loin que le bout de leur barbe ou de leur hijab. En l’espace d’une génération, l’Islam de la tolérance est devenue une religion de contraintes, d’interdits et d’injonctions avec la violence que cela engendre. Peut-on vivre dans un même espace avec deux visions du monde radicalement différentes tout en se respectant les uns les autres, là est la question.


C’est un roman où il semble y avoir deux temps, le passé idéalisé et le présent difficile à supporter, riches en descriptions. Le personnage se raconte et livre ses tourments mais il y a aussi des descriptions du Paris ancien et nouveau. Est-ce de la nostalgie ?
On idéalise toujours le passé parce que notre mémoire se charge de faire le tri entre jours bleus et jours sombres. Heureusement. Imaginez, que l’on vive en permanence avec les jours de malheurs en tête. Notre vie serait un enfer. Me concernant, je suis nostalgique du Paris ancien. Enfin un peu. Je suis né aux Halles puis nous avons déménagé en proche banlieue, à Gentilly. C’est là que commence mon roman, Mohamed regarde son vieux cinéma de quartier qui est fermé depuis des lustres où il s’est fait sa culture, où il a ouvert les yeux sur le monde. Quand on ne sort jamais de sont quartier, on n’imagine pas que le monde puisse être aussi grand. La nostalgie est un bon ressort pour écrire des romans, elle permet d’être le spectateur de ses jeunes années. Finalement, nous sommes ce dont nous nous souvenons.


«La vérité attendra l’aurore» est écrit à la première personne. Etait-ce important que ce soit un «je» qui s’exprime ?
Il y a deux sortes d’écrivains. Ceux qui écrivent à la troisième personne. Ils savent tout de leurs personnages et des lieux avant d’écrire. Ils sont en quelque sorte le bon dieu de leur histoire. Moi j’écris mes romans à la première personne car je veux être comme un comédien qui endosse un rôle. Je préfère idéaliser le réel sinon pourquoi acheter des romans, nous n’avons qu’à lire la presse. Dans «La vérité attendra l’aurore», je suis Mohamed, je suis ébéniste à Paris, ma vie s’est arrêtée il y a vingt-cinq ans quand j’ai perdu mon frère dans une embuscade tendue par des terroristes. J’ai réussi à m’évader et je porte la responsabilité du survivant et je dois vivre avec cela. J’avance page par page, j’ai besoin de me surprendre, de m’éprouver face aux situations inattendues qui se présentent à moi. C’est palpitant. J’ai toujours fonctionné ainsi.


Le titre du roman est une phrase lancée par le personnage de Lyes. Mais, selon vous, la vérité peut-elle vraiment attendre l’aurore ?
On cherche tous la vérité. Une vérité. Une vérité qui nous ferait espérer. Une vérité qui nous ferait aimer. Une vérité qui nous donnerait à croire en l’humain. Une vérité qui nous arrangerait. On est tous quête de sa vérité mais La vérité existe-t-elle ? Moi qui ai beaucoup voyagé je sais que La vérité n’est pas la même selon qu’on soit au Nord ou au Sud.


La mémoire et les souvenirs sont des thèmes qui vous travaillent particulièrement. Quelle(s) mémoire(s) avez-vous convoquées pour ce livre ?
Je n’ai pas toujours écrit des romans ayant trait à l’Algérie. Mon précédant roman était sur le Tango. Un autre continent, une autre histoire de migrants, une autre culture. Puis je suis revenu avec «La vérité attendra l’aurore» à l’histoire à mes racines. Vous savez, l’Algérie n’est jamais loin. Je suis Algérien par tous les bouts même si je n’y ai jamais vécu. A travers mes romans qui sont étudiés dans les lycées et facs de France et d’Algérie, c’est l’histoire de ces deux pays que je revisite à hauteur d’hommes et de femmes. Moi qui ne lisais jamais quand j’étais ado, j’espère que mes romans ne seront pas des instruments de torture pour ces étudiants.


D’autres auteurs commencent à s’intéresser davantage à la «décennie rouge» pour en faire la toile de fond ou le décor de leurs textes. Comment peut-on expliquer ce retour d’époque ou de mémoire ? Si l’on veut, le roman se méfie-t-il de l’histoire à chaud ?
Le romancier se méfie d’écrire dans l’urgence parce qu’il n’a pas le recul nécessaire pour bâtir une fiction, c’est à dire la réalité déplacée. Il n’est pas journaliste, ni témoin où alors il l’est comme un téléspectateur, c’est-à-dire comme tout le monde. Pour écrire sur la décennie rouge, il doit avoir la bonne distance pour ne pas se laisser aller à ses indignations qui seront celles de tout le monde. D’ailleurs on n’a que faire de ses indignations. Pour faire un bon roman, pas de mystère, il faut trois éléments, une histoire, une histoire et enfin une histoire. Etre écrivain, c’est être devant sa page ou son ordi et entendre des voix qui vous questionnent ou qui vous racontent leurs histoires.

 

«La vérité attendra l’aurore» d’Akli Tadjer. Roman, 256 pages. Editions JC Lattès (France)/ éditions Casbah (Algérie), 2018. Prix : 900 DA.
Akli Tadjer sera présent le lundi 25 juin à 16h à la librairie du Tiers Monde pour une vente-dédicace de son roman «La vérité attendra l’aurore».

 

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