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vendredi, 10 août 2018 19:37

DÉBAT : Salim Dada, «réflexions culturelles conjoncturelles et trois questions»

Écrit par Salim DADA*
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Ce texte du compositeur et musicologue Salim Dada est une réaction à vif aux derniers événements et autres polémiques qui ont ébranlé le secteur de la culture ces dernières semaines. Il apporte sa contribution à ce débat avec des réflexions, précisions et rappels. Il propose de poser trois questions à la suite de chaque argument qu’il avance. Au lecteur de trouver les réponses et de se faire sa propre opinion. Posté sur les réseaux sociaux le 5 août, nous publions ici une version augmentée et revue par l’auteur.

La culture est aujourd’hui au centre de polémiques et de débats qui, dans certains cas, remettent en question son utilité même. Ses «détracteurs » utilisent des arguments sans fondement et n’y voient que la partie émergée de l’iceberg : l’animation culturelle. Ces dernières semaines, les réseaux sociaux ont vu naître et s’amplifier des controverses qui affaiblissent voire découragent les différents acteurs de la culture et ceux qui vivent grâce à ce secteur. De l’interruption d’un gala artistique à Ouargla à l’annulation du Festival de la chanson Amazighe à Béjaïa et à la volonté d’interdire celui du Raï à Sidi Bel Abbès, en passant par le scepticisme autours de la restauration de la statue de Ain Fouara... tous ces événements et les débats qui ont suivis m’interpellent en tant que citoyen, artiste, compositeur, musicien et chercheur musicologue. J’apporte ici ma contribution sous forme de réflexions et de questions.

PRIMO

Le budget annuel du ministère de la Culture algérien (selon la Loi de Finances 2018) est de 15,17 milliards de dinars (16 en 2017), soit 0,333% du budget global de l’État algérien (4.584,46 M.D). Soit, aussi, près de la moitié du budget alloué au ministère de la Jeunesse et des Sports (35,23) ou des Affaires religieuses et des Waqf (25,24), pour ne citer que des secteurs dits « non productifs » tels que la culture, comme aiment certains à le dire, et qui sont souvent mis comme antagonistes : le sport, la religion et la culture, dans l’ordre digressif des budgets. Dans une autre comparaison, ce budget infiniment dérisoire allouée à la culture (0,333%) consiste à peine à 6,7% de celui alloué aux ministère des Moudjahidines (225,17), un autre secteur, disons-le franchement, qui détonne et étonne par son existence et son importance après 56 ans d’indépendance (presque 5% du budget global) ; alors que le ministère de la Solidarité nationale, celle des vrais combattants de la vie et de la misère du quotidien, est de 67,38, soit 1,4% du budget global, et 4 fois plus que la culture, naturellement. Je vous épargne bien sûr la comparaison avec d’autres secteurs où le rapport est de l’ordre du millième et où le budget annuel de la culture correspondrait à celui mensuel, hebdomadaire, voire moins.  Mais respectons les priorités de l’État ! Ma première question est :

Pourquoi ne voit-on pas des personnes sortir prier en groupe devant les commémorations organisées par les Moudjahidines, ou devant les énièmes inaugurations de chantiers urbanistiques et routiers qui stagnent depuis des années ? Pourquoi ne manifeste-t-on pas devant les hôpitaux où des nouveau-nés sont morts par négligence ou faute de moyens, et où des médecins résidents grévistes sont tabassés par des policiers ? Et pourquoi ne pas manifester devant le stade 5 juillet à chaque défaite de l’Equipe nationale, ou devant le siège de la FAF à chaque recrutement d’un nouvel entraineur à des sommes faramineuses ? ...Pourquoi ne pas occuper des places publiques et prier collectivement pour réclamer devant tous ceux-là, le droit à la gratuité de l’électricité, de l’eau et du gaz en disant « à bas la corruption, non au gaspillage !», comme cela a été fait récemment dans plusieurs villes devant des galas artistiques en les annulant ?

SECUNDO

En terme de masse salariale, il s’agit de dizaines de milliers de personnes qui travaillent dans le secteur culturel en Algérie : des enseignants, des chercheurs, des archéologues, des sociologues, des anthropologues, des ethnologues, des historiens, des préhistoriens, des musicologues, des ethnomusicologues, des muséologues, des restaurateurs, des écrivains, des poètes, des littéraires, des traducteurs, des interprètes, des producteurs, des scénaristes, des cinéastes, des monteurs, des techniciens du cinéma, des dramaturges, des metteurs-en-scène, des comédiens, des danseurs, des chorégraphes, des scénographes, des décorateurs, des costumiers, des machinistes, des professionnels du spectacle, des musiciens, des compositeurs, des arrangeurs, des chefs d’orchestre, des chanteurs, des choristes, des techniciens de son, des preneurs de son, des mixeurs, des régisseurs de plateaux, des photographes, des plasticiens, des peintres, des dessinateurs, des illustrateurs, des calligraphes, des miniaturistes, des céramistes, des sculpteurs, des vidéastes, des bibliothécaires, des administrateurs, des financiers, des juristes, des rédacteurs, des chargés de la communication, des publicistes, des agents de sécurité, des chauffeurs, des cuisiniers, des serveurs, des agents de nettoyage, des techniciens de maintenance...

Soit donc, des milliers et des milliers de familles qui vivent de ce secteur, celui de la culture. Réduire tous ceux-là, et la notion de la Culture en général, aux chanteurs et aux galas de chant consiste à une aberration et une surenchère aveugle nullement justifiée. Ma deuxième question est :

Comment somme-nous arrivés à ne voir de la culture que l’animation et les évènements festifs et comment a-t-on pris les chanteurs comme représentants du secteur alors qu’ils sont très minoritaires, et le plus souvent, ils ne sont même pas affilés administrativement parlant à l’institution ?

TERTIO

Étant collaborateur avec l’Office national des droits d’auteurs et droits voisins en tant que président de la Commission technique d’identification des œuvres musicales, je sais, comme il a été dit maintes fois, que les tournées organisées cet été par cet organisme sont entièrement autofinancées par lui-même et que le ministère de la Culture n’a pas financé cette caravane artistique qu’organise l’ONDA bien que l’idée émane de lui. L’ONDA est un EPIC (Établissement public à caractère industriel et commercial) et les rémunérations des artistes dans les événements qu’il organise sont financées par son propre fonds, la caisse des droits d’auteurs, d’artistes et de droits voisins, qui est alimentée grâce à la diffusion de leurs œuvres et leur utilisation dans les espaces publics. Non sans avoir des réserves sur le choix des noms et des programmes musicaux ainsi que sur les modalités artistiques de préparation de ces tournées, il m’apparaît clair que l’argent touché par ces artistes leur revient de droit. Il ne faut cependant pas négliger le fait que ces tournées sont une aubaine pour les localités, les directions de culture et le public qui, rappelons-le, ne paie rien en compensation/en contrepartie d’un service fait d’ordre culturel et artistique, comme ces galas.  Mais peut-être que le nœud du problème se situe dans la gratuité de l’action culturelle dans notre pays !  Ainsi ma troisième question est :Qui a intérêt donc de saboter ce genre d’activités tout-à-fait civiques et facultatives et qui se tiennent de façon ponctuelle, occupant des espaces et des horaires appropriés, et qui visant la décentralisation des événements artistiques (des galas musicaux en l’occurrence) et l’intégration du plus grand nombre d’artistes, des freelances pour la plupart (1100 dans cette caravane) ?

ENFIN

Je viens du Sud et je suis issue d’une société relativement conservatrice, plus attachée à la religion dans son essence spirituelle, mais, prier collectivement pour empêcher le déroulement d’un concert, cela consiste, pour moi, en un couac stratégique et une manœuvre dangereuse qu’il ne faudrait pas négliger. «Attention à la récupération !» qu’elle soit politique, idéologique ou religieuse, est un slogan que nous devrions tous porter et crier à chaque fois où il y a dérapage.  Car, ce mouvement ne me semble ni anodin, ni spontané, comme on essaie de nous le faire croire.  Ceux qui tirent les ficelles n’auront aucun scrupule à engouffrer l’Algérie encore une fois dans une chasse à l’homme. Aujourd’hui il s’agit d’un chanteur de raï, mais demain viendra peut-être le tour d’un artiste, puis d’un intellectuel, puis d’un libre penseur, puis d’un fonctionnaire de l’État, puis d’un militaire... et rebelote, retour au scénario desannées 1990.

À bas à la récupération de la détresse des gens,

À bas l’instrumentalisation du mouvement sociétal,

À bas l’usage du sacré dans la gestion du profane,

À bas l’usage du religieux à des fins politiques !

*Compositeur musicien et chercheur musicologue

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