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jeudi, 12 octobre 2017 06:00

chronique des 2 Rives : Postérité et ruptures littéraires

Écrit par Abdelmadjid KAOUAH
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Kateb Yacine participa de notre quête identitaire qui embrasse dans un même élan dialectique Jugurtha, l’Emir Abdelkader et les dockers du port d’Alger. Un lien complexe, sinon riche en intertextualité s’est établi entre son œuvre et les écrivains des post-indépendances du Maghreb et d’Afrique.

L’homme autant que l’écrivain déroute toujours les approches traditionnelles. Kateb Yacine, lui aussi a eu certainement ses admirations et ses détestations. Comme ses malentendus et ses ruptures douloureuses avec de vieux compagnons. Mais aujourd’hui, c’est avec effarement qu’on prend connaissance des polémiques qui déchirent le landerneau littéraire algérien. Banale reproduction de la révolte contre le Père ?
On prête à Dostoïevski cette formule : « Nous sommes tous sortis du manteau de Gogol ». Kateb Yacine s’était intéressé à Dostoïevski à contre-courant de la doxa soviétique ambiante. Ce révolutionnaire en littérature et dans la vie était fasciné paradoxalement par les écrivains « réactionnaires » socialement mais qui dans leur écriture firent preuve d’un indéniable esprit révolutionnaire. Il faut écouter Kateb parler de Faulkner.


Un lieu matriciel
On peut soutenir qu’il en fut relativement de même pour Kateb Yacine. Un lien complexe, sinon riche en intertextualité s’est établi entre son œuvre et les écrivains des post-indépendances au Maghreb et en Afrique. Ceux qui viendront après lui écriront comme sous son regard précurseur. Passion et ressentiments ne manqueront pas, émaillés ici et là de petites phrases provocantes ou irrévérencieuses. Banale reproduction de la révolte contre le Père ? En tout cas, la pièce n’avait rien de sordide. Et les Raskolnikov, tueurs de vieilles concierges, en littérature ne couraient pas les rues.
Au-delà de la littérature, du théâtre, Kateb Yacine participa de notre quête identitaire qui embrasse dans un même élan dialectique Jugurtha, l’Emir Abdelkader et les dockers du port d’Alger. Mais l’homme était plus simple que sa légende. Tant de gens du petit peuple ont pu le rencontrer en toute simplicité. Dans les « cafés maures » et les villages les plus reculés du pays où il donnait à voir sur les tréteaux avec ses compagnons, iconoclastes la tragédie millénaire d’un peuple tantôt au sommet des périls, tantôt figé dans une muette résistance à l’imposture. Il prenait le temps de discuter avec les plus humbles des choses les plus complexes. Contradictoire, il l’était, car épris de dialectique et de questionnement, il n’en était pas moins avant tout un poète et un homme. Dans le songe et la démesure. Il nous revient en mémoire des moments fulgurants où nous pûmes l’approcher au milieu des années soixante-dix. Souvenir d’une conférence de son ami feu Messaour Boulanouar de Sour El Ghozlane sur la littérature qu’il lui avait organisée à Alger : Kateb exhortant le journal « L’Unité » à tirer sur « le quartier général » dans ses colonnes. L’Unité à laquelle il donnera plus tard un inédit et qui publiera l’un de ses rares entretiens à l’époque où il faisait flèche de tout bois contre le pouvoir… Aux présentations de ses pièces, il y avait toujours un « panier à salade… On avait sans doute peur que les drapeaux rouges brandis sur la scène gagnent les rues. (Sic). Il faut lire ou relire : « Kateb Yacine le cœur entre les dents » de Benamar Médiene (Robert Laffont, 2006), cette « biographie hétérodoxe ». En particulier les premières pages - si émouvantes - consacrées à sa disparition. Et une sorte d’inventaire à la Prévert des maigres objets qui avaient accompagné Kateb dans son dernier voyage.


Chaque livre est un sémaphore
Quelques livres de chevet. Notamment, Faulkner et Hölderlin. « Chaque livre est un sémaphore », écrit Benamar Mediene. Dans « La Ville » de Faulkner : « …soulignée d’un feutre gras rouge : « Ombres insomnieuse qui, bien qu’elles participent de la nuit même, repoussent les ténèbres, parce que les ténèbres participent de cette petite mort que nous appelons le sommeil ». Mohammed Dib lors d’un hommage à Kateb (fort heureusement enregistré) dresse avec subtilité le portait de « l’homme sans cravate ». En commençant à dire : oui, Kab Yacine a existé.
C’est avec l’histoire que Kateb Yacine avait surtout eu rendez-vous. Il symbolise la littérature algérienne et la résonance de son œuvre a dépassé les frontières de son pays. L’homme autant que l’écrivain déroute toujours les approches traditionnelles. Pour Kateb Yacine, l’aventure poétique a commencé avec le grand séisme du 8 Mai 1945 qui vit la répression de milliers d’Algériens à Sétif et Guelma. Arrêté, témoin des massacres, Kateb Yacine trouvera dans les événements du 8 mai la matière d’une inspiration qui se hissera au rang d’un mythe. « L’œuvre de Kateb Yacine est un lieu singulier où se mêlent, se perdent et s’enchevêtrent thèmes et images empruntées simultanément aux obsessions d’une sensibilité par l’étrange personnage de Nedjma, aux épreuves, précisément évoquées, du combat national et du passé historique ou mythique de l’Algérie : rarement un destin individuel, un moment de l’histoire d’une nation et les traditions les plus lointaines d’un peuple ont été aussi intimement liés ». Ces lignes ont été écrites en 1967. Elles ne seront pas démenties jusqu’à sa mort en 1989. Dans ses romans comme dans son théâtre, c’est la vision poétique qui l’emporte. Dès 1946, il avait publié un premier recueil de poésie Soliloques.
Dans Nedjma ou le poème du couteau, (Mercure de France, 1948), on trouve les éléments constitutifs de l’œuvre à venir. De là naîtront romans et pièces de théâtre : Nedjma, en 1956, Le cercle des représailles en 1959.Pendant longtemps les œuvres de Kateb Yacine n’ont été connues que sous forme d’extraits poétiques. L’œuvre - phare restera cependant Nedjma autour de laquelle s’organisent ses autres productions.


Quand les ancêtres redoublent de férocité
Nedjma est à la fois la mère, la « femme sauvage », « la rose de Blida » (sa mère a sombré dans la folie après les événements du 8 mai 1945), « l’Algérie », patrie frappée par le malheur et hantée par les ancêtres qui « redoublent de férocité ». Nedjma est au centre de l’œuvre katébienne. C’est la métaphore matricielle qui médiatise accès au passé mythique et à l’événement historique, elle ne cesse pas d’être une figure centrale qui suscite les énoncés lyriques, l’amour fragile, les discours flamboyants et les désirs apaisés. Tous ses récits sont imprégnés d’une poésie qui libère un imaginaire débridé construit de façon touffue et récusant la chronologie. Abdelkader Khatibi, dans Le roman maghrébin parle de «délire poétique». C’est la violence de l’homme et du monde que Kateb Yacine s’est constamment efforcé de dire et de traduire à travers la forme d’un dialogue dramatique. «C’est toujours la même œuvre que je laisserai, certainement comme je l’ai commencée». Multiforme et polysémique. Kateb Yacine est mort la veille d’un Premier Novembre, juste à la conjonction d’un monde en dépérissement et l’éclosion tragique d’un Octobre aux espérances abimées et ensanglantées.
Kateb Yacine, lui aussi a eu certainement ses admirations et ses détestations. Comme ses malentendus et ses ruptures douloureuses avec de vieux compagnons (tels Jean Sénac et Malek Haddad). A propos de ce dernier, il dira : « Une bifurcation idéologique nous a séparés après des années d’une amitié de granit. » Il n’était cependant jamais dans la mesquinerie… C’est la divergence politique, idéologique qui primait dans ses désaccords et ses ruptures. Il ne jetait jamais l’anathème sur l’œuvre littéraire d’un confrère.
On peut, bien entendu, priser les controverses d’idées qui ont jalonné l’émergence de la littérature algérienne. Elles s’inscrivent dans des échanges contradictoires, vifs et qui ont laissé parfois des traces, voire des blessures mal cicatrisées. Mais n’est pas Jean El Mouhouv Amrouche, Mouloud Mammeri, Mostefa Lacheraf ou Mourad Bourboune qui veut.
Aujourd’hui, c’est avec effarement qu’on prend connaissance des polémiques qui déchirent le landerneau littéraire algérien. Les échanges comminatoires et les interpellations ad hominem ressemblent, par endroit, à la cour de Dar-S-bitar…


Les bouchées doubles
Peut-être trop de retenue et de dirigismes imposés font, qu’aujourd’hui, on met les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu des disputes de théâtre de boulevard. Nos auteurs, de conférences de presse où ils se répandent en confidences de boudoir nous surprennent, comme s’ils voulaient rivaliser avec les politiciens. Le subtil Mohamed Dib a non seulement laissé derrière lui une pléiade de romans qui fondent une grande œuvre mais il a semé, dans le même mouvement, de grandes interrogations. Dans le parcours solitaire de l’ancien doyen des lettres maghrébines, il y a de belles leçons morales et civiques. Cet ancien journaliste - de l’époque héroïque d’Alger républicain aux côtés de tant de plumes engagées était opposé à l’exhibitionnisme médiatique. Il n’est sorti de sa discrétion que pour s’élever contre la dérive sanguinaire où fut plongé le pays durant les années quatre-vingt-dix… Faut-il encore le rappeler, il avait donné dès Dieu en Barbarie (Le Seuil, 1974) et Les Terrasses d’Orsol (La Bibliothèque arabe, Sindbad, 1985), une image prémonitoire de la tragédie algérienne post- indépendance. Ce qui nous frappe et nous parle encore, c’est qu’à sa manière, sans être doctrinaire, il a fait rebondir, entre les deux rives de la Méditerranée, la question sartrienne. A savoir, que peut la littérature? Vivant au cœur de l’Europe, il était instruit des nouveaux chemins que la littérature, en particulier le roman, avait empruntés. Le long compagnonnage entre la fiction littéraire collective et l’histoire avait cédé inexorablement la place à l’émergence du « Moi », tout-puissant. Imaginaire, abysses et narcissismes s’ouvraient de nouveaux et curieux « Rivages des Syrtes ». Le « nouveau roman », après ses fureurs, connaîtra son apaisement devenant à son tour à bien des égards un nouvel avatar du classicisme. Peut-on parler de question morale de responsabilité en littérature ? Rappelons-le encore une fois, Dib, dans une postface dans La Nuit sauvage (Albin Michel, 1995), aux antipodes de l’image lisse qu’on voudrait lui accoler, a posé, une fois de plus, les termes de la problématique à laquelle devait faire face un écrivain du Sud, du Tiers-monde : « A quelle interrogation plus grave que celle de sa responsabilité un écrivain pourrait-il être confronté ? C’est mal poser la question, elle doit être retournée ; nous dirions mieux en nous demandant : cela a-t-il un sens qu’on se répande en écrits et qu’on n’ait pas à en répondre pour les avoir écrits ou tout bonnement pour avoir écrit ? L’Occident, aujourd’hui, paraît s’être libéré de cette préoccupation, avoir disjoint les deux choses : écriture (romanesque) et responsabilité (morale). Doit-on et peut-on partager partout une telle position  ? » s’interrogeait Dib. Et d’y répondre : « Je pense qu’on ne peut pas et qu’on ne doit pas… Je n’irais, certes, pas appeler le malheur sur une société pour la gloire (ou l’indignité) de la littérature ».
Or, il semble que dans le domaine de l’édition en Europe et, maintenant, y compris dans le Sud, cette hypothèse tend à devenir une stratégie littéraire. Comme une variation sophistiquée du meurtre du Père.

*«Kateb Yacine» par Saïd Tamba. Poètes d’aujourd’hui. Seghers, 1992.
**«Kateb Yacine le cœur entre les dents» de Benamar Médiene, Robert Laffont, 2006

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